Do you speak English ? Pas vraiment !

15/12/2014 – Do you speak English ? Pas vraiment

Le Point, Jean-Paul Brighelli – article publié le 07/12/2014

 

Do you speak English ? Pas vraiment !

 

Tous les indicateurs sont au rouge – aussi bien l’EF EPI (Indice de compétence en anglais pour les entreprises) que le TOEFL (Testing of English as a Foreign Language) ou l’ESLC (European Survey on Language and Competences). Le Huffington Post, dans l’une de ses dernières livraisons, s’en moque gentiment, sur le mode de la déploration « tongue in cheek » typique de ces damnés Anglo-Saxons. Le site d’information n’avait pas manqué, il y a quelques mois déjà, de constater, sur le même ton ironique, le niveau déplorable de nos étudiants dans la langue des Beatles et de Barack Obama. Pourquoi tant d’incompétence ?

Des décisions aberrantes

L’espace étant ce qu’il est, et valant ce qu’il coûte, on entasse aujourd’hui en moyenne 35 élèves dans une classe de première ou de terminale. Simultanément, on n’octroie plus désormais que deux heures hebdomadaires aux profs d’anglais pour faire parler à ces futurs bacheliers la langue de Tennessee Williams et de Tony Abbott. Compte tenu des exercices écrits, du temps passé à obtenir un peu de silence afin qu’un langage intelligent puisse se faire entendre, et du fait que les labos de langue ne sont pas pensés pour tant d’élèves à la fois, chaque apprenant, comme on dit dans les hautes sphères de la pédagogie active, parle en moyenne dix minutes par an. Ce n’est pas beaucoup pour assimiler la langue d’Elizabeth II et de Jack l’Éventreur.

L’argument selon lequel les Français, qui parlent une langue romane, seraient peu aptes au patois d’outre-Manche qui est aujourd’hui la lingua franca mondiale – comme le latin ou… le français le furent en leur temps – ne tient pas quand on constate qu’Espagnols et Italiens font mieux que nous. Non. C’est juste qu’il y a something rotten in the kingdom of pedagogy.

Non content d’avoir divisé par deux le temps consacré à l’apprentissage des langues (parce que nos compétences en espagnol ou en allemand ne sont pas meilleures, nous n’avons pas un blocage spécifique sur l’anglais), le ministère a aussi imposé, via l’Inspection, l’usage systématique de ces pédagogies « actives » qui déconseillent l’enseignement vertical (« le pluriel de mouse est mice – qu’on se le dise ! ») et préfèrent la construction par l’élève de son propre savoir (« Three blind mice / See how they run » – « que constatez-vous ? »), quitte à perdre un temps précieux. Sans compter la condamnation ferme de tout ce qui est apprentissage par coeur – « psittacisme », nous dit-on dans les ESPE, ces temples des pédagogies nouvelles. Et les verbes irréguliers, tu les apprends sur le tas, dis, patate ? Et le vocabulaire, tu en as la science infuse ?

Par ailleurs, on a décidé depuis plusieurs années de commencer très tôt l’apprentissage de la langue de Gandhi et de Nadine Gordimer. Bonne idée – sauf que l’on demande cela à des instituteurs pas réellement formés pour cela et qui n’ont pas d’appétence particulière pour l’anglais, et très rarement un accent adéquat. Sans oublier que nos télévisions publiques et privées nous inondent de feuilletons et de soaps américains systématiquement doublés – alors que toute l’Europe du Nord, qui brille par son bilinguisme, passe les mêmes daubes insupportables dans leur langue d’origine. Les enseignants ont beau répéter à leurs élèves que regarder Friends ou Games of Thrones dans la langue de tournage serait d’un grand profit, le pli est pris : le téléspectateur est quasi persuadé que Jennifer Aniston ou Emilia Clarke parlent français. C’est si pratique…

Résultat, c’est encore une fois le privé qui s’en lèche les babines. Il suffit de prendre le métro pour constater la multiplication des offres d’instituts consacrés à enseigner le Wall Street English ou l’Oxford Touch. Respectables ou bidon. Les marchands de rêves prospèrent sur nos incompétences. La descente aux enfers de l’école de la République a généré une myriade de cours particuliers désormais cotés en Bourse. Pour le meilleur et pour le pire.

Des solutions simples

Il y a une vingtaine d’années, on a expérimenté çà et là en primaire une solution qui a donné d’excellents résultats, et que l’on a donc abandonnée très vite : c’était de recruter des natifs pour faire la conversation aux enfants des écoles publiques. Levée de boucliers de tous les conservatismes : on ne laissera pas entrer dans les écoles des gens qui n’ont souvent pas le début d’un diplôme reconnu en France. Pourtant, la France, pays d’accueil, dispose sur tout son territoire d’immigrés anglo-saxons tout à fait disponibles. Les embaucher à un tarif raisonnable pour initier les bambins serait intelligent, d’autant que cela dégagerait du temps afin que les instits enseignent aux enfants… le français et les maths, par exemple.

Autre solution : imposer aux télévisions de passer tous les feuilletons en VO sous-titrée (les enfants sont accros à ces séries alors même qu’ils ne savent pas lire : ils se font très vite aux usages de la langue qu’ils entendent, les petits Danois ou Suédois qui caracolent en tête des sondages peuvent en témoigner) serait une manoeuvre simple, qui ne fera hurler que les paresseux irréductibles.

On pourrait aussi doubler le volume horaire des langues, en profitant de la réforme en cours des programmes. Oui, mais cela coûte de l’argent… Certes. Mais tenez-vous vraiment à ce que nous continuions de parler anglais moins bien que des vaches espagnoles ? Comment croyez-vous que l’on emporte des marchés aujourd’hui ? En parlant fluently la langue de Keynes et de Milton Friedman (qui fut accessoirement la langue que Marx a parlée sans protester tout au long de son exil londonien).

Il faut également équiper les collèges et lycées en matériel audio de qualité – c’est moins cher que d’acheter aux élèves des tablettes inutiles et des ordinateurs pré-obsolètes. Et faire intégralement les cours, invectives comprises – God damn your bloody eyes! – dans la langue de Bob Woodward et de Carl Bernstein.

Autre nécessité : remonter le seuil d’exigence aux examens. Aujourd’hui, les enseignants qui interrogent à l’oral du bac sont très heureux quand le candidat en face d’eux parvient à éructer trois mots d’anglais appris dans du rap douteux ou de la pornographie glauque – Fuck the teacher! Kill the cops! Suck my dick! -, et en désespoir de cause en arrivent à admettre le baragouin indistinct connu sous le nom de globish – cette langue ânonnée qui permet à un Italien de passage à l’aéroport de Buenos Aires de communiquer tant bien que mal avec un Chinois en transit. Ou à accepter des gallicismes littéralement traduits – Sky, my husband!

Ou encore : organiser dès le collège de vrais voyages scolaires en milieu ennemi (Angleterre, États-Unis ou Australie – parmi tant d’autres), ou mieux, de vrais échanges sur plusieurs mois (il serait temps que l’Europe serve à quelque chose), afin que les élèves qui n’ont pas le loisir et les moyens de passer leurs vacances à Brighton, à Philadelphie ou à Melbourne apprennent eux aussi à s’exprimer dans la langue de Chaplin, de Stanley Kubrick et de Peter Weir.

Il faut enfin multiplier les lycées internationaux, où la langue d’apprentissage dans toutes les matières est celle que l’on a choisi d’apprendre. À condition d’ouvrir ces établissements à tous les élèves, et pas seulement à une poignée de gosses triés sur le volet.

Et comme une langue – la sienne y compris – s’apprend tout au long de la vie, incitons les étudiants en économie à lire le Herald Tribune (en fait, désormais, l’International New York Times, mais j’ai gardé la nostalgie de Jean Seberg le vendant sur les Champs-Élysées dans À bout de souffle), qui est certainement l’un des meilleurs quotidiens diffusés en France. Et les littéraires à s’acheter de temps en temps Pride and Prejudice ou The Big Sleep, in english in the text. Les scientifiques savent déjà que la quasi-totalité des grandes revues susceptibles d’accueillir leurs articles sont rédigées en anglais.

Qu’on me comprenne bien. Je suis un ardent défenseur de la langue de Molière et de Maupassant. Mais cela n’implique pas que je ne sois pas ouvert à l’international – et l’international, ces temps-ci, parle anglais. Inutile de déplorer l’impérialisme anglo-saxon. Les royaumes et les empires passent et s’en vont. Qui sait si, dans quinze ans, je ne conseillerai pas à mes enfants d’apprendre le mandarin ? En attendant, c’est l’anglais – et le maîtriser est essentiel. D’autant qu’il y a de belles choses dans la langue de Swift et de John le Carré. Je trouve d’ailleurs que l’enseignement en collège et en lycée, qui autrefois s’appuyait sur de la littérature anglaise (combien de lycéens condamnés jadis à apprendre encore et encore les éternels Daffodils de Wordsworth, et qui y ont survécu ?), a bien vite entériné la baisse de niveau et consacre aujourd’hui trop de temps à du mauvais journalisme, sous prétexte d’ouvrir les élèves aux réalités contemporaines. Apprendre la langue de Dickens et de Hemingway passe aussi par l’apprentissage de Great Expectations et de For Whom the Bell Tolls. D’autant que cela risque d’intéresser davantage les élèves qu’un article sur les Pakistanais de Londres ou les latinos de Los Angeles.